Page d'accueil N. Vivier

(article publié dans Loisirs Nautiques)

Tour d'Atlantique en solo sur un cata Wharram

Retrouvez sur le site d'Icarai : Et aussi le site de Wharram

10 juin 1999, 11h00 : La bouée Sud Guérande est derrière moi, cap sur la pointe de Penchâteau encore invisible, les rares bateaux que je croise ne se doutent sûrement pas que ce petit cata de moins de 8 mètres, au gréement un peu bizarre, qui marche à bonne vitesse au près-bon plein vient de parcourir 3500 milles en provenance directe de Pointe A Pitre en Guadeloupe. A la barre, j'exulte quand apparaît au loin la silhouette caractéristique du clocher de Batz : on a beau aimer le voyage et la mer la perspective de retrouver famille, amis, Bretagne et confort terrestre est bien agréable.

Il est impossible de raconter en quelques mots presque un an de périple nautique. Mais des moments me reviennent à l’esprit qui peuvent donner une idée de cette vie à la fois riche, exigeante et paisible.

Au petit jour, la pointe du raz est bien dépassée, cap sur la Galice, deux de mes sœurs m’accompagnent, un grand voilier apparaît au loin. C’est le bélem. Il passera devant, non derrière, devant…le barreur est-il ivre ? Non, tout s’explique : un canot tourne autour, c’est une séance photo. Au revoir la Bretagne.

A Camaret

Lisbonne. Par un mois de septembre exceptionellement pluvieux avec les tempêtes tropicales qui viennent mourir au large les unes après les autres, le moral des navigateurs est mis à rude épreuve. Chacun scrute la météo, les supputations vont bon train. Finalement, un beau (?)jour je décide de partir au petit matin, direction Madère. Trois jours après, me revoilà à la même heure de retour à Seixal, un petit bras de rivière qui débouche dans le Tage près de Lisbonne, très fatigué et le moral plein de points d’interrogations. Entre temps je me suis fait sévèrement secoué et j’ai déchiré mon génois. Pourtant le vent n’a pas dépassé force 7 (de face quand même) mais le mal de mer et le manque d’expérience m’ont fait commettre quelques erreurs. J’avoue : j’ai pensé à renoncer mais (ouf !) le repos et la présence des amis aidant je suis reparti quelques jours plus tard.

Le phare de l’île de Porto Santo, avant poste de Madère, me nargue depuis plusieurs heures. Finalement à 5 heures du matin, et alors que la lune est déjà partie se coucher, je rentre au moteur dans le port traversé par de violentes rafales qui descendent de la montagne. C’est le moment que le dit moteur hors-bord choisit pour s’arrêter. Le quai (haut, rugueux et bordé de remous) s’approche. Je mouille en catastrophe la petite ancre à poste. Bicap s’arrête, je commence à préparer le mouillage lourd, Bicap recule, je saute sur le moteur qui finit par partir ,je bats alors le record (catégorie poids léger) de remontée de mouillage, le moteur cale ! Le quai est à 3 mètres. Finalement, il est à quelques centimètres du safran babord quand le hors-bord daigne repartir. Je peux enfin mouiller sérieusement. Fin de ma première traversée en solitaire, bonheur intense, repos.

6 heures du matin, les rappels sur l’ancre se font de plus en plus violents : il serait peut-être temps de jeter un coup d’œil dehors. En effet, la houle déferle à quelques mètres devant le bateau, l’ancre avant nage dans l’écume, il est temps d’agir. Bienvenue à Puerto San Nicolas, le port le plus petit, le plus houleux, le plus sympa de Gran Canarias. Ici les voiliers de plus de 10 mètres n’ont pas leur place et 2 ‘yachts’ avec leur mouillage en toile d’araignée suffisent à saturer le port, les archéologues qui travaillent à côté sont des amis, le vent passe de 0 à 45 nœuds en quelques secondes et met le même temps pour s’inverser de direction, les pêcheurs débarquent sur les bateaux avec une bouteille ‘pour visiter’, on parle le canario-norvégo-franco-anglo-espagnol, on sort une guitare, ils déposent quelques sacs de tomate le lendemain matin. Ici, il faut lester les annexes de pierre, sinon elles s’envolent et une nuit que nous rejoignons bien tard notre abri une annexe s’est belle et bien envolée… On nous la rapporte le lendemain (c’était ‘los bambinos’ paraît-il). A Puerto San Nicolas le temps passe très vite, il n’y a pas d’hotel, pas d’éclairage nocturne et pas de téléphone public.

Autant dire que quand j’arrive à Los Christianos et que je mouille au pied de cette montagnes d’hotels et de néons, l’objectif est clair :fuir au plus vite. Trois jours plus tard je hisse de nouveau les voiles, direction :la Guyane.

Difficile encore de raconter une traversée en quelques lignes. Le temps semble passer vite et pourtant chaque instant se vit intensément. On pourrait raconter minute par minute les milliers de petits évènements qui mis bout à bout font une journée, une semaine, une traversée. Déjà? Enfin?

On peut aussi dessiner quelques images. Bicap fonce dans la nuit sous régulateur d'allure avec seulement quelques mètres carrés à l'avant. Des poissons volants s'éparpillent devant les étraves, l'un deux se coince sous la poutre au dessus de ma tête et fait un bruit d'enfer. Un paille en queue pique vers moi, il a mis un masque noir. Réduction de voilure sous les étoiles. Lignes de pêche rompues. Daurade scintillante sortant de l'eau. Lecture. Cuisine. Vagues traîtresses. Hauteur méridienne. Mer. Terre. La terre ? Non, pas vraiment la terre. Des oiseaux nouveaux. Des bateaux. La mer change de couleur. Puis le vent devient fou : calmes, grains enragés. Pas de moteur. C'est loin l'Amérique ? Deux nuits à la barre. Mouillé à 25 milles de la côte par 60 mètres de fond l'eau défile : plus de deux nœuds de courant! Troisième nuit sans sommeil. 5 heures du matin : bouée, non bouées. Rouge à droite, vert à gauche : c'est l'Amérique. Première, deuxième bouée, soudain : le cataclysme. De l'eau, du vent, du noir. Bicap où vas-tu si vite? Vent et courant s'allient pour nous empêcher de passer entre les bouées. On mouille ! Terre ? Boue ! A moins de deux mètres...

A l'aube le grain est passé, je peux finalement voir où j'ai atterri. Je suis juste à l'embouchure du fleuve Mahury. L'eau est marron, les rives vertes, le bruit... d'insectes, le spectacle éblouissant. Merci cher moteur d'être en panne. Ainsi je peux remonter le fleuve lentement, en tirant des bords, jusqu'au mouillage de Stoupan où se repose aussi Fleur de Lampaul, le voilier océanographique des enfants. Une annexe s'approche de moi, Jacques m'indique un corps-mort. C'est fini. C'est magnifique.

La pirogue, prêtée par des amis et propulsée par mon moteur réparé, fend l’eau et m’emporte en compagnie de l’équipage familial de Noé sur le fleuve boueux. La forêt défile sur les côtés. Nuit dans le hamac sous un carbet.

Tobago, deuxième nuit du carnaval. Bicap est mouillé au milieu du port. Le port est au bord du centre ville. Sur le quai sont dressés des murs d’enceintes surpuissantes. Boum, boum, le bordé vibre au rythme de la musique et dans mon esprit embrumé se mèlent les images de couleurs contrastées, de joie, de pauvreté, de danses indécentes, de mouvement, de foule, de violence, de rencontres fugitives…

En Guadeloupe

Après la Guyane et Tobago, les Antilles Françaises m’ont plutôt déçu. Elles sont belles bien sûr, très belles mais le tourisme est omniprésent, les rapports humains sont compliqués. J’ai préféré les baies désertes de Tobago où les éclats des insectes luminescents dans les arbres remplacent avantageusement les lampadaires et l’éclairage des bateaux de charter. En revanche, elles sont commodes pour recevoir des visites de France.

C’est à Pointe A Pitre que je fais les quelques préparatifs pour la traversée du retour. Un génois neuf, un tri drastique pour alléger le bateau, beaucoup de petits bricolages, un grand ravitaillement, et c’est parti. La traversée commence par une remontée laborieuse de la côte sud contre le vent et je préfère le soir mouiller pour la nuit à St François. J’y arrive à la nuit tombée à la voile, avec un passage quelque peu stressant du chenal à travers le récif. Le lendemain je pars pour de bon et l’île de la désirade est la dernière terre que je vois s’éloigner. Plus que 3500 milles en ligne directe à parcourir ! L’après-midi, je passe une demi-heure à tirer des bords pour récupérer mon chapeau envolé : il est bien petit au milieu de l’océan mais j’y tiens, et je le récupère.

Départ traversée retour

Cette traversée retourest à la fois plus longue et beaucoup plus difficile que la première. Il faut savoir se dépenser pour avancer quand c’est rentable,ou bien lever le pied pour reposer bateau et équipage à d’autres moments. Après plusieurs jours de bonne progression, je connais des vents variables et des calmes avec des jours où la progression est presque nulle. Puis je rencontre tous les types de temps et trois coups de vent dont l’un, au nord des Açores, dure 4 jours avec des vents de force 7 à 9 contraires. Inutile de dire que dans ces conditions le confort est limité, mais la grandeur du spectacle de l’océan labouré par les déferlantes me paye bien de mes efforts. Après le premier coup de vent je constate que l’une des deux pates d’une ferrure en U qui tient la bride d’étai est brisée, heureusement la deuxième a tenu sinon le voyage aurait pu être plus long… sous gréement de fortune.

Le 7 et le 8 juin je croise le rail de Ouessant à Finisterre. Je suis stupéfait du nombre de déchets qui flottent dans cette zone : bidons, palettes, canettes, hydrocarbures…J’ai bien peur que du haut des navires de commerce la mer ne soit assimilée à une poubelle. Loin des yeux, loin des cœurs…

La nuit du 9 au 10 juin, j’aperçois les feux de Belle-île après 45 jours de mer. Fin d’un beau voyage.

Bicap, Tiki 26 de Wharram